Rozanne et Jolly Bee, un mystère (en

partie) levé… 

Geranium Jolly Bee Rozanne

Que vous soyez jardinier amateur ou plus éclairé, vous connaissez sûrement les géraniums, plantes vivaces qui réapparaissent chaque année au jardin et qu’il ne faut pas confondre avec les pelargoniums, sujets moins rustiques qui festonnent balcons et rebords de fenêtres en été et sont communément (mais incorrectement) désignés par le même nom. Mais le propos est ailleurs…

En effet, dans la grande famille des geraniums (les vrais!), deux d’entre eux ont fait couler beaucoup d’encre depuis quelques années : geranium ‘Rozanne’ (Gerwat) et geranium ‘Jolly Bee’. Leur histoire  pourrait servir de base à un feuilleton au suspens haletant, ou s’apparenter plus tristement à un épisode de Dallas…

La naissance d’une star

Tout commence en 1989, chez Donald et Rozanne Waterer qui découvrent dans leur jardin du Somerset en Grande-Bretagne un semis de géranium aux qualités incroyables. Une floraison bleue ininterrompue de mai aux gelées sur une touffe aux larges feuilles d’une grande vigueur … Conscients d’avoir sous les yeux une plante d’exception, ils cherchent conseils auprès de spécialistes en la matière, dont le très célèbre Graham Stuart Thomas qui leur recommande alors de prendre contact avec  la pépinière Blooms of Bressingham afin d’étudier la possibilité d’une commercialisation. Cette pépinière est à l’origine de la commercialisation de nombres de plantes depuis des décennies, parmi lesquelles Phlox subulata ‘Oakington Blue Eyes’, Crocosmia ‘Lucifer’, Potentilla fruticosa ‘Red Ace’, Hebe ‘Margaret’ ou encore Polemonium ‘Brise d’Anjou’ pour ne citer qu’elles. Pas un petit joueur donc !

Après avoir été étudié et testé, le Geranium ‘Rozanne’, du nom de sa jardinière et propriétaire, est présenté au public et officiellement lancé en 2000 à l’occasion du Chelsea Flower Show de Londres.

Par la suite, cette vivace hors normes se verra recevoir de nombreuses récompenses parmi lesquelles le ‘Garden Merit’ de la respectée RHS (Royal Horticultural Society) en 2006. Elle sera également élue ‘Vivace de l’année’ en 2008 par la Perrenial Plant Association, ‘Plante de la décennie’   1993-2002 par la RHS et plus récemment ‘Pante du Centenaire’ par cette même instance lors du Chelsea Flower Show de 2013. Un palmarès impressionnant qui inspire le respect !

Une destinée bénie des dieux donc, qui pourrait même sembler idyllique.

 

Une doublure trop voyante

Pourtant, trois ans après la sortie de ‘Rozanne‘, un pépiniériste bien plus modeste, Marco Van Noort,  qui œuvre à Warmond au Pays-Bas, commercialise de son côté un géranium à l’apparence et aux qualités très proches, qu’il nomme ‘Jolly Bee’. Et c’est à ce moment que le rouage parfait commence à se gripper.

Pendant 7 ans, les deux plantes, commercialisées séparément et protégées par leurs noms variétaux cohabitent et ornent les jardins à travers le monde. Mais Blooms of Bressingham ne l’entend pas ainsi. La ressemblance des deux plantes questionne. A cette époque, le recours à des tests ADN serait compliquée et engendrerait trop de frais, mais quelques années plus tard, Blooms of Bressingham saute le pas. Les deux plantes sont cultivées côte-à-côte, dans des situations identiques, et un test génétique est effectué pour définir si différences il y a. Le verdict tombe ! Les études morphologique et génétique menées concluent que ‘Rozanne‘ et ‘Jolly Bee’ sont en fait trop proches l’un de l’autre pour que chacun ait sa place. Il s’agit d’une seule et même plante.

 

Le second rôle expulsé.

Le compte-rendu établi par l’International Union for the Protection of New Varieties of Plants (UPOV ou Union Internationale pour la protection des Obtentions Végétales) est formel. En mai 2010, devant les preuves apportées, le pépiniériste néerlandais est forcé de s’incliner et de cesser la commercialisation de ‘Jolly Bee’. Cette interdiction prendra effet dès le 1er Juillet 2010 et à partir de cette date les deux géraniums (puisqu’ils sont « identiques ») seront vendus sous le nom de ‘Rozanne‘. Exit le petit pépiniériste qui continuera cependant à vendre le beau géranium bleu, mais exclusivement sous le nom de ‘Rozanne ’.

Un petit pépiniériste contre une grosse firme… Le pot de terre contre le pot de fer.

Le premier déclarera par la suite :

« Je suis pieds et poings liés. Ce qu’ils ont fait n’est pas sympa. Nous sommes une petite pépinière et cette expérience a été éprouvante. Je ne suis pas coutumier de ce genre de pratiques. Moi j’hybride et je fais pousser des plantes. C’est un tout autre univers. Au final, ils ont eu gain de cause parce que cela me ruinait en frais d’avocats. Nous avons même pensé cesser notre activité et fermer la pépinière  mais au final nous avons décidé d’essayer de continuer ».

 

Des figurants pas convaincus

Si les tests et observations menés en arrivent à la conclusion qu’une seule variété a sa place, il semblerait que nombre de jardiniers amateurs qui cultivent l’un ou l’autre (ou les deux) notent quant à eux des différences. Nuances dans le bleu de la fleur, comportement, facilité de division… Il est à noter que les sites de vente présentent souvent l’un en précisant son deuxième nom, Geranium ‘Rozanne‘ (=‘Jolly Bee’).

La science opposée à l’expérience, la loi du marché face à l’empirisme… ? Chacun jugera et se fera son opinion.

Et chacun peut aussi apporter sa pierre à l’édifice en commentant cet article de ses propres observations, afin de le rendre interactif et de l’enrichir.